Le regard photographique -voire radiographique !-de la grenobloise Mélodie Montesinos transperce le réel architecturé. Il dessine SA ligne urbaine « plasticisée ».
L’artiste –jeune étudiante- a été repérée notamment par la galeriste locale Suzanne Porter avec qui elle expose depuis deux années consécutives au Salon d’art contemporain Art Up et chez Clik Gallery actuellement.
Une entrée puissante sur le marché de l’art!
Rue Gambetta, je découvre avec l’auteur sa série colorisée dite 'Le TREMPLIN' autour de la structure sportive des JO 1968, vieux totem solitaire planté à Saint-Nizier-du-Moucherotte (Isère)
Mélodie a mis en exergue cette construction hétéroclite car plantée au milieu de nulle part. Absolument hétérotopique au sens premier d’un lieu utopique réel comme reliquat de "béton pour l'humain" (ici le ski des jeux d'hiver d'il y a un demi siècle) rouille et grafittis au coeur du végétal.
Quel hasard: Mélodie choisit le Tremplin construit en 1967. La même année Michel Foucault produit le concept des hétérotopies" dans sa conférence "Des espaces autres " Selon lui: comme une localisation physique de l'utopie. Ce sont des espaces concrets qui hébergent l'imaginaire, comme une cabane d'enfant ou un théâtre. Ils sont utilisés aussi pour la mise à l'écart, comme le sont les maisons de retraite, les asiles ..."
La démarche de Mélodie en quête du Tremplin ne tient pas de l'Urbex.et ses documents d'exploration. La photographe plasticienne "travaille" ses clichés au corps. Elle remodèle, déforme les lignes, colorise. Elle expose les photos au feu thermique de ses jaunes, bleus, verts, roses psychédéliques. Elle sature les couleurs, déforme le réel. Des formes rendues sur plexiglas ce qui accroît la profondeur. Pour mieux s'en rendre Maître !.
A l'opposé de la Straight Photography (ou "pure"): ici la liberté absolue du créateur. Oui total maître de son univers qui plie le réel d'une architecture monumentale et patrimoniale à ses choix esthétiques. Mais pour la dévoiler mieux encore.
En polarisant sa vision, l'artiste transfigure le réel. Médiatrice du regardé qui semble dire: " par mes yeux observez sous un autre aspect cette structure béton inutile, oubliée". Elle la ré-anime. La sort de l'oubli et de sa marginalité, de son enveloppement végétal qui lui, reprend sa place..
Son acte de création : une étrange distorsion anatomique repigmentée des formes architecturales (par définition rigides!) qui les rend plus visibles.
Soit, une "Photo Scan"de l'hyper réalité...Quand l'infra devient au-delà!
A ce stade de la présentation artistique surgit une information importante: Mélodie est mal voyante. La Galerie Porter le note ouvertement non par pour un storytelling mal venu type "la photographe qui voit mal!" Et ainsi la catégoriser, la ranger dans le tiroir du handicap...
Au contraire, pour confirmer que "Mélodie voit le monde autrement, au sens le plus littéral. Sa malvoyance n’est pas une limite à sa photographie : elle en est le point de départ. Son travail remet en question l’idée même de ce que signifie voir, révélant que la vue et la vision ne se confondent pas. À travers ses images, elle nous invite à expérimenter la photographie au-delà du regard."(Art UP site)
Totalement exact. Mélodie en tire force et donne libre cours à son réel en "photographié augmenté". Elle redonne vie, réhabilite la structure qui parce qu'elle est atypique n'est plus considérée. Une démarche lourde de sens.
La mutation urbaine, l'architecture oubliée, négligée, mal cicatrisée est sublimée par l'acte créatif de la photographe plasticienne. Ainsi rendue à son essence essentielle...
Longue carrière à toi, Mélodie. Cela démarre...fort.
Sylvie Neidinger
Michel Foucault, « Des espaces autres », Dits et Écrits II, nouvelle édition, Gallimard, 2001, p. 1571-1581 (première parution, 1984, in Architecture-Mouvement-Continuité)
crédit photos @SylvieNeidinger



